Pourquoi le Rose... n'est pas une couleur comme les autres ?

C'est une palette aux nuances extraordinaires :
rose dragée, vieux rose, bois de rose, rose saumon, rose corail, rose bubble-gum, rose indien, rose cerisier, framboise, fraise, rose mauve, rose lilas, rose magenta, rose néon...
Et on pourrait croire le débat dépassé, ce rose aux symboliques si variées librement utilisé par les artistes. Et pourtant non. Que ce soit dans un service marketing [« Une couverture rose ? Vous allez vous couper de la moitié du lectorat. »] ou devant des parents et grands-parents en salon ou en librairie [« Il est très beau, mais c'est pour un garçon... »], le rose n'est toujours pas une couleur comme les autres. Si le bleu s'est aujourd'hui joyeusement affranchi du genre, le rose, lui, reste fermement ancré du côté des filles. Et la littérature jeunesse n'est pas épargnée, bien au contraire.

Commençons par un fait qui surprend toujours : le rose a longtemps été une couleur jugée convenable pour les garçons. Au début du XXe siècle encore, on le recommandait pour les fils, petit frère énergique du rouge, couleur du sang et du courage, tandis que le bleu, doux et céleste, allait aux filles. Puis le marketing des années 1960 est passé par là. Parti des USA, il a conquis le globe en quelques décennies : le rose est devenu un uniforme, un rayon de magasin, une frontière. Il a débordé des vêtements pour gagner les draps, les poussettes, les murs des chambres, les jouets et... les livres, bien sûr. Aucune autre couleur ne s'est vu confier un tel travail : dire aux enfants qui ils ont le droit d'être.

Célébrer : Monstre rose


Dans Monstre rose, Olga de Dios célèbre le rose. C'est le rose gay, le rose revendiqué comme un étendard et une identité — comme pour tant d'autres codes genrés, au lieu de rejeter la couleur imposée, on s'en empare : au judo aussi, on se sert de la force de l'adversaire pour mieux le neutraliser. Monstre rose est une créature trop grande, trop ronde, trop rose dans un pays où tout est blanc. Ici, le rose n'est pas un problème à régler : c'est une fête à trouver. Monstre rose ne change pas de couleur, il change de monde. Devenu un classique des albums sur la différence, il doit beaucoup à cette évidence joyeuse.

Mais alors, si le rose est si fantastique, ça veut dire qu'on doit tous l'aimer ? Non, bien sûr.

Nuancer : De quelle couleur sont les bisous ?


Minimoni, l'héroïne de Rocio Bonilla, adore peindre et voudrait dessiner un bisou. Et si elle tolère le rose quand il décore les gâteaux, elle n'aime pas celui des princesses. Tout est là : l'album ne condamne pas une couleur, il refuse l'assignation. Le rose des fraises n'a rien demandé à personne. C'est le contrepoint parfait de Monstre rose : on peut aimer le rose, ne pas l'aimer, l'aimer à moitié : c'est précisément ça, être libre.

En jouer : Poussins poussines


Dans Poussins Poussines, Laurent Cardon interroge davantage qu'une couleur : il interroge la catégorie elle-même. Pour jouer, il faut deux équipes, les poussins d'un côté, les poussines de l'autre : évident, non ? Sauf que Pi et Piou sont incapables de dire ce qui les distingue. Le poids ? « Pas sûr ! » L'endurance à la course ? « Pas sûr ! » Les larmes ? Raté encore. Chaque critère s'effondre aussitôt énoncé, jusqu'à ce que la question elle-même vire à l'absurde... La dispute enfle, puis se dégonfle grâce à ces tests qui leur rappellent que : « Poussins ou poussines, on s'en bassine ! » Le jeu peut enfin commencer, sans étiquette à mériter avant d'y avoir droit. L'album ne tranche jamais qui est quoi ; il se contente de rendre la question sans objet. Jusqu'à sa couverture, bien rose... à moins qu'elle ne soit bien mauve ? Nous n'avons jamais tranché, et c'est très bien ainsi.

D'ailleurs, le mauve est-il une couleur comme les autres ?